La Rochelle, ou pourquoi j’ai voulu partir

18 septembre 2014 by Julian in Journal 0 comments
La Rochelle, ou pourquoi j’ai voulu partir

Le Grand Pavois de la Rochelle : c’est là que tout a (re)commencé. Depuis aussi longtemps que je me souvienne, l’eau et la nature sont mes éléments de prédilection. Un peu plus tard est arrivé cette attirance pour les voiliers et l’envie de larguer les amarres, je devais avoir 8 ou 10 ans. Mais qu’est-ce qui fait qu’un jour, on puisse sérieusement penser à tout plaquer, quitter sa vie, sa famille, ses amis, son travail, avec une seule certitude en tête :

« C’est ça. C’est ça que je veux faire, et je veux le faire maintenant ».

Le plus ancien souvenir remonte au temps des colonies de vacances, au bord de la mer, où je racontais à un de mes camarades, qui devait en avoir aussi marre que moi des randonnées en groupe, que plus tard quand je serais grand, j’aurais un voilier et je serais libre. Je devais probablement déjà y avoir longuement réfléchi pour lui livrer cette conclusion avec autant d’aplomb.

En grandissant, j’entendais le bruit des vagues, le claquement des voiles, ou sentais la rugosité du teck sous mes pieds lorsque les cours étaient ennuyeux, le temps trop long, ou le sentiment de ne pas être à ma place trop présent. Les océans étaient devenus une sorte de monde parallèle, dans lequel mon imagination naviguait. L’eau, la nature, l’humilité face aux éléments, le danger, mais aussi la beauté, la rareté, la liberté.

Parfois, l’imaginaire et le réel se confondaient. Je me souviens, je devais avoir 14 ou 15 ans à l’époque, je rêvais d’un Hunter 380, un voilier américain. J’étais en vacances dans le sud de la France en famille et j’avais feuilleté un magazine de voile dans un kiosque, trouvé le numéro du revendeur qui se trouvait à côté, pris soin de prendre RDV par téléphone, et sauté dans un bus sans rien dire à personne. Je me souviendrai toujours de la tête du commercial quand il a vu le gamin que j’étais lui annoncer qu’on avait rendez-vous… Après quelques minutes de discussion, il ne prit même pas la peine de me faire visiter le bateau, il me remercia et me souhaita une bonne journée. J’étais ensuite allé demander un devis d’assurance avec ma liste de prix fraichement offerte, et le prix des places de port. Cela ne devait pas être un bon commercial, il n’avait même pas vu que j’étais prêt pour signer !

Quelques années plus tard, lorsque l’expérience commence à enrichir l’âme, lorsque le travail puis l’argent se mettent à concrétiser les premiers rêves, tout alors devient possible. Avec l’arrivée d’internet, je découvre que je ne suis pas le seul, que s’acheter un bateau et partir sans retour est possible, que d’autres le font, en parlent. Cette idée de partir naviguer refait surface, je suis devenu un adulte, j’ai une voiture, un travail dans l’informatique, j’ai un pouvoir d’achat. Mais maintenant, je rêve d’un ketch en acier (un voilier à deux mâts). Direction le sud de la France, visite d’un magnifique Isle Disko grée en goélette, puis rencontre avec un broker passionnant.

Je rencontre aussi un marin, grâce à une annonce sur internet, qui propose d’aider ceux qui veulent partir à la voile à trouver un bateau d’occasion. Daniel venait de vendre son Scorpion 9, son projet de retourner en mer n’a pas pu se faire. Lui, il s’y connaissait. Je lui parle de mon projet, de pourquoi je veux le faire, et lui ne me parle que de Moitessier. Jusqu’à ce que je pose la question : c’est qui Moitessier ? C’était je pense comme demander à un astronaute qui est Neil Amstrong. Vu mes mots, mon langage, mes motivations, ma passion, il était persuadé que j’étais un fervent admirateur du personnage. Alors il m’explique, me parle de ses livres, me raconte ses aventures, que c’était un grand marin, un idéaliste, un rebelle, qu’il a fait plusieurs fois le tour du monde, sans escales, dans les mers les plus dangereuses. Il me raconte que lui, dans le passé tout seul sur son bateau quand il était perdu face aux éléments, il essayait de se souvenir ce que faisait Moitessier dans des moments pareils. Ses yeux brillaient de passion, de respect, d’admiration.

Je n’ai finalement pas acheté de bateau et nous avons perdu contact. Mais j’ai lu Moitessier, et aujourd’hui j’en parle avec la même ferveur que lui.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Moitessier participa avec Joshua, son ketch acier de 12m avec des poteaux télégraphiques en guise de mâst, à la première course en solitaire autour du monde, par les trois caps, sans escales et sans assistance. A la sortie du cap Horn, alors qu’il est donné vainqueur et qu’il ne lui reste plus qu’à remonter l’atlantique pour terminer la course, il catapulte ce message sur un cargo :  « Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme. ».

Il repassera une seconde fois le cap de Bonne Espérance, une seconde fois le Cap Leeuwin, et arrivera à Tahiti 3 mois plus tard. Il donnera Joshua à des jeunes, plus tard le voilier finira propulsé sur la côte par un cyclone. Son livre qui retrace cette histoire, « La Longue Route », est devenu un manifeste pour moi. Il parle de la vie en mer, de sa vision de ce monde qui part à la dérive, de liberté, de la nature retrouvée…

Nous sommes maintenant en 2014, entre temps, j’ai changé de travail, quitté l’informatique et créé une société dans le café. Mais un jour de juin, le bruit des vagues et des voiles qui claquent se fait de nouveau entendre. Je retrouve tous les anciens blogs que je suivais, en découvre de nouveaux. Et me remets à rêver : finalement, et si c’était possible de partir maintenant ? Après quelques jours, j’en parle à Roxane qui est immédiatement conquise, voyager la passionne. Je prends quelques contacts, regarde les annonces de bateau d’occasion, en visite un premier plutôt sympa, puis me dis que le plus simple serait d’aller à un salon nautique. Tiens, il y un a un à la Rochelle, en septembre.

Trois mois passent, j’arrive au salon du Grand Pavois, en touriste. Je voulais voir ce qui se faisait maintenant, découvrir les nouveaux modèles et chantiers. Je visite d’abord toutes sortes de voiliers de séries en polyester, Dufour, Beneteau, Janneau… Je rencontre ensuite M. Aupinel sur le stand du chantier Alubat, nous discutons un moment de voyage dans les hautes latitudes. Plus tard, je vois les Allures, ces voiliers aluminium que je ne connaissais pas encore. Je m’arrête, je regarde, c’est vrai qu’ils sont beaux… Je déambule, passe devant un voilier Boréal, poursuis ma route et là… je tombe sur Joshua.

C’est un peu comme un astronaute qui tombe sur Neil Armstong.

Une association a racheté le bateau, l’a réparé, entretenu, et propose maintenant de naviguer à bord. Je monte, je visite, je suis presque en état de choc. Les phrases du livre remontent dans mon esprit, j’imagine petit à petit les scènes que j’ai lues, le vois sur le pont dans la chaleur étouffante du pot au noir ou barrer des heures à éviter les lames gigantesques des 40èmes rugissants. Je l’imagine faire son point de midi, tracer sa route sur la table à carte, passer des journées entières à nourrir les oiseaux. Je l’imagine catapulter son message, arriver à Tahiti…

« C’est ça. C’est ça que je veux faire, et je veux le faire maintenant ».

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