Les îles subantarctiques

5 mars 2017 by Julian in Journal Reportages 4 comments
Les îles subantarctiques

Avant de quitter Mar del Plata, j’avais le sentiment de partir pour un autre monde. Je savais ce que j’allais laisser derrière moi, la ville et la civilisation, mais ne savais pas du tout ce que j’allais découvrir. C’était à la fois fascinant et angoissant, et je ne savais pas encore à quel point cela allait être vrai.

Déjà, il y a eu la traversée de ma première tempête, au large de Porto Madryn, qui a opéré un changement d’échelle sur ma manière de voir les choses. Ce qui semblait être grand ou important a soudainement pas mal rétréci pour prendre ce que je pense être maintenant sa juste place. La force de la nature est tellement puissante. Un petit voilier avec trois humains sans trop d’expérience ne livre pas grande bataille. Il se contente de subir et d’admirer la beauté des éléments déchainés. Avec l’humilité à la taille de l’événement.

Ensuite il y a eu l’arrivée dans un endroit désertique, aride, minéral, coupé du monde. Après 4 jours en mer, l’arrivée à Caleta Sara, Isla Leone, Horno et Isla Tova a de nouveau opéré en un changement profond. La nature sauvage, à l’état brut, où les animaux sont rois. Loin, très loin remonte le temps où en tant qu’humain je ne m’étais pas senti « chez moi ». Après la mer, voici au tour de la terre de me faire comprendre que je ne suis qu’un invité. Les animaux, si peu habitués à la présence humaine, n’ont même pas peur de moi. Ils sont chez eux, leurs règles  dominent.

J’ai toujours été attiré par l’immensité, j’ai plutôt souffert des artifices mis en place pour la cadrer ou la limiter. Autant l’infini ou le vide peuvent effrayer et je le comprends, autant moi il me rassure. C’est lorsque je suis pressé, cadré ou contraint que je commence à avoir peur et à suffoquer.

Me retrouver ici m’a rappelé mon enfance au bord de l’eau, dans les montagnes, ou le temps à explorer la forêt autour de la maison qui me semblait aller jusqu’en Chine. J’ai retrouvé dans ces grands espaces désertiques le refuge réconfortant d’une nature à perte de vue qui n’est jamais malveillante, et la complicité avec les animaux qui ne sont pas encore effrayés par l’humain envahisseur. La sensation de me retrouver à ma place, celle qui m’a été donnée par la nature.

Cette coupure du monde, sans voir personne, sans pouvoir communiquer, en complète autonomie, m’a rappelé comme j’aimais l’isolement. Mes souvenirs de mon ancienne vie des villes sont maintenant lointains, estompés, comme perdus dans une nappe nuageuse. Je sais que j’ai vécu des choses, mais elles ne me semblent plus si réelles. Et plus si importantes. Mon passé s’efface, et mon présent devient mon unique réalité. Je me sens si bien dans cette vie éloignée de tout.

Et puis arriva Volunteers Point.

Après une courte escale à Puerto Deseado, nous partons le lendemain même : une superbe fenêtre météo est sur le point de se fermer, qui nous permettrait de rejoindre les Falkland. Allez, au placard les doutes, je sors mon super-permis obtenu non sans souffrance à Mar del Plata et le dépose sur le bureau de la Prefectura : « Nous aimerions faire notre sortie pour allez aux Malvinas ». Papiers, tampons, photocopies, puis nouvelle traversée de 4 jours accompagnée d’un nouveau coup de vent. Mais… on ne va tout de même pas déjà commencer à s’y habituer ? Petit force 7 de derrière les fagots, pris au grand largue sous trinquette seule, allure confortable, cependant dans une mer pas très belle, croisée par trois systèmes de houle et plus dangereuse pour le bateau que celle plus ordonnée de notre premier coup de vent. Quelques déferlantes de temps en temps puis calme plat jusqu’a Port Stanley, dans une houle résiduelle tout de même assez grosse.

Je découvre les Falkland. Iles subantarctiques isolées du monde, au large de l’Argentine, le paradis de la vie sauvage, 2500 habitants. Frank et Marleen, que j’avais rencontrés en Patagonie deux ans auparavant, m’y attendent et m’ont grandement encouragé à venir. « Tu verras, ça vaut le coup ». Le village déjà, tellement britannique, chaleureux avec ses petites maisons colorées et jardins soignés. Cette ambiance particulière après des mois en Amérique du Sud, la chaleur du pub le soir, de la Pale Ale au coin du feu. Les îles sont privées, et découpées en fermes immenses. Des territoires impressionnants, dédiés particulièrement à l’élevage de moutons. La vie ici me plait terriblement, et je m’imagine facilement m’installer ici, dans ces territoires immenses, avec ma petite maison au bord de l’eau. Après ces changements d’échelle opérés pour venir ici, tout me semble tellement plus naturel dans cette vie insulaire isolée.

Tout à côté de Stanley se trouve Gipsy Cove, à une petite heure de marche. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre. En arrivant je découvre une plage paradisiaque de sable blanc, fin et une eau turquoise magnifique. La lumière australe et les ombres des nuages créent un décor plein de relief et de nuances. Les couleurs sont somptueuses. Sur la plage, une grande colonie de pingouins de Magellan, que j’avais déjà rencontrés parsemés dans leurs buissons sur Isla Tova, qui ici prennent une nouvelle allure, en grand groupe sur le sable blanc.

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Plus loin, une seconde crique paradisiaque, avec son autre colonie de pingouins de Magellan. Les tropiques par 52 degrés de latitude sud. Je suis bouche bée et émerveillé.

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De retour en ville, nous discutons avec Frank et Marleen et leurs hôtes, qui reviennent de deux semaines en voilier sur les îles de l’ouest de l’archipel. Connues pour être les plus jolies et le paradis de la faune locale : pétrels géants, cormorans impériaux aux yeux bleus, dauphins de Commerson tachés de blancs, albatros géants, cinq espèces différentes de manchots… J’ai hâte de m’y rendre, mais j’attends ici une nouvelle ancre, mieux dimensionnée pour les vents violents de la région, qui doit arriver d’ici quelques semaines. En quelque sorte notre vrai permis pour les Falkland.

Nous parlons de l’excursion à Volunteers Point, point d’attrait majeur des îles de l’Est, où se trouve la plus grande colonie de manchots royaux de l’ile. Le trajet se fait en 4×4 depuis Stanley et le prix pour la balade assez élevé nous fait hésiter. Leurs propos sont louanges, et leurs descriptions me font penser à Gipsy Cove. A un petit détail prêt. Une des hôtes de Frank et Marleen, de la génération de mes parents, nous dit presque à l’oreille sur le ton de la confession « vous savez, j’ai beaucoup voyagé, je suis allée dans des endroits somptueux. On revient des îles de l’Ouest qui sont magnifiques. Mais ça, c’est la plus belle chose que j’ai vue de ma vie …».

Notre chauffeur s’appellera Wayne, et son 4×4, un land rover defender, sera rouge. La route pour s’y rendre n’en est pas vraiment une. Les premiers kilomètres si, mais ensuite ce sont juste des champs et marécages. La tourbe a remplacé le bitume. Ca remue, les vitres sont éclaboussées de boue, c’est drôle. Enfin un 4×4 utilisé pour ce dont il est fait ! Les paysages sont immenses, désertiques, quelques petites fermes installées au bord des lacs parsèment de blanc et de rouge l’horizon. Arrivés sur place, nous sommes quasiment seuls, miracle pour cet endroit fréquenté parfois par 70 4×4 lors du passage des gros ferrys ! Notre chauffeur, en guise de consigne, nous explique que les panneaux « interdit de franchir la ligne » sont réservés aux groupes, et que nous n’avons pas à en tenir compte. Sur ce, nous voici lâchés, et on se dirige vers les petites taches blanches dans l’herbe, au loin.

Dans les prairies, au milieu des oies sauvages et des moutons, marchent trois petites personnes. Un chemin se faufile dans l’herbe direction une immense colonie de manchots royaux. Vision typique des Falkland : autour de nous pingouins et moutons menant côte à côte une vie paisible. Nos trois marcheurs déambulent mais savent très bien où ils vont. Ils passent devant moi, me regardent, me saluent du regard. Je tourne autour, m’agenouille, m’approche, les prends en photos. Ils ne sourcillent pas, tournent la tête de temps en temps, changent légèrement de direction pour m’éviter puis reprennent leur direction. Endimanchés, on dirait qu’ils se rendent dans un repas de famille après la messe, humbles et fiers. Quand je les regarde dans les yeux, je le sens, j’en suis certain, ils me voient. Alors à mon tour je les salue et ils me disent au revoir, du bout du bec.

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Je marche vers la colonie, aperçois les petits tout justes nés. Quel vacarme ! Ca fait du bruit une colonie de manchots ! Agglutinés dans la terre, tous ensemble, les parents protègent les petits des mois durant sans quitter la colonie. Quelques individus entrent et sortent, d’un pas décidé et plein d’assurance, vers une destination connue d’eux seuls.

Plus loin, je devine une plage. Je marche dans la prairie, toujours entre oies, moutons et pingouins de toutes sortes. Je m’aventure sur le littoral et découvre une immense plage de sable blanc, très fin, et une eau aux dégradés turquoise. Un bleu glaciaire magnifique, jamais vu auparavant. Je descends petit à petit et les taches noires se révèlent être des centaines de pingouins, dispersés de toute part sur l’immensité de la plage.

Je n’ai plus de mots. C’est simplement majestueux. Paradisiaque. La beauté de la plage est à couper le souffle, ce bleu de l’eau tellement unique, pudique, parfait. Polaire.

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Sur le sable, des Magellans, mais aussi des Gentoo. Je suis émerveillé par ces animaux, nouvelle espèce pour moi, et qui me fait tellement rire ! Ils sont plus dodus, et ont une allure plus… débile ! Ils écartent les nageoires et se mettent à courir dans des directions totalement aléatoires ! Ils se dandinent, observent. Je suis fasciné par leur indécision. Ils regardent la plage, courent un peu, s’approchent de l’eau. Regardent… «  vais-je me baigner ou n’y vais-je pas ? » Avancent un peu, reculent, courent dans l’autre sens, vont voir un pote, repartent au bord de l’eau. Je redeviens un enfant, je rigole tout seul les yeux pétillants de joie et d’admiration pour ces animaux qui semblent tellement fous et heureux à courir partout sans trop savoir quoi faire. Parfois seuls, parfois en groupe, ça se chamaille, ça pousse quelques cris, ça marche tranquille, ça fait demi-tour, et puis ça se met à courir, dans un sens, dans l’autre. J’éclate de joie devant la merveille que sont ces pingouins et ce bonheur insouciant qui semble les habiter. Et dire que depuis des siècles et pour encore des siècles, ils sont là à courir à se demander si ils vont se baigner ou pas !

Les Magellan sont plus discrets, ont plus de modération. Ils ne courent pas autant que les gentoo, et de manière beaucoup moins débile. Ils sont plus en retrait sur la plage, dans les buissons. Ils vont à l’eau de temps en temps.

Et les manchots royaux… déjà leur robe magique, ces couleurs, cette esthétique parfaite, impressionnent. Quelle beauté, quels joyaux de la nature. Ils en font des kilomètres, promenant leur élégance de petit pas en petit pas, de la colonie à la plage, de la plage à la mer, de la mer à la colonie. Ils sont souvent seuls, à deux ou trois, parfois en petit groupe. Je m’approche de l’un d’entre eux qui marche au bord de l’eau, le prends en photo, suis un peu ses traces dans le sable. Marcher à côté de lui me donne une étrange sensation, j’ai envie de lui prendre la main comme à un enfant, et de marcher encore et encore à côté de lui.

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Cette rencontre est perturbante. Les manchots royaux sont presque humains, dans les gestes, les expressions, la démarche, les attitudes. Et le regard. Lorsque qu’on les regarde dans les yeux, ils nous voient. Ils ont une âme, une conscience, je le ressens nettement. C’est comme regarder un enfant qui ne parle pas encore dans les yeux. Contrairement aux autres pingouins, ils n’ont pas peur de nous. Lorsque je marche à côté d’eux je sens réellement une présence. J’allais dire une présence humaine. Je reste des heures à marcher avec mon nouvel ami sur la plage, je le suis. Il longe le bord de l’eau, zigzague un peu et semble savoir où aller. Nous rejoignons deux autres manchots au bord de l’eau, les retrouvailles se font comme celles de vieux amis. Ils se regardent, l’un après l’autre, les têtes se rapprochent puis ils forment un cercle, restent immobiles jusqu’à ce que, sans parler, ils savent d’un commun accord quoi faire et se mettent en route, petit pas par petit pas.

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Je suis émerveillé. Cette rencontre me bouleverse et me chamboule profondément. Ces manchots semblent tellement avoir une âme, une conscience. C’est si perturbant. Un peu comme croiser le regard des grands singes qui semblent entrer en vous, vous dévisager de l’intérieur, avec la même profondeur pénétrante que le ferait un enfant curieux.

Je reste ce qu’il me semble des heures sur la plage, dans ce cadre sublime, ce sable blanc comme la banquise, cette eau turquoise comme de la glace, baignant dans cette insouciance quotidienne imperturbable des pingouins, à admirer ces manchots vers qui j’ai du mal à me retenir d’aller, à qui je veux tenir la main pour marcher durant des heures. J’ai l’impression d’être dans un autre monde, sur une autre planète. J’ai l’impression d’être hors du temps, hors du monde, hors de la réalité que je connaissais jusqu’à présent. Cet instant, ces animaux, ces échanges de regard, ces couleurs résonnent en moi dans un calme tout polaire, feutré, paisible. Une plénitude indescriptible qui semble éternelle, qui repousse en moi encore plus loin la perception de l’existence, la capacité de la vie à me faire découvrir de nouvelles réalités jusqu’alors inimaginables.

Je crois que c’est le seul instant de ma vie où tout l’univers des rêves de mon enfance est devenu une réalité perceptible avec mes yeux et mes sens d’adulte. Où avec tout le recul, l’expérience, la connaissance de moi-même et du monde acquises depuis mes quelques années de vie d’adulte, j’ai pu regarder non pas comme un songe , mais bien avec la certitude que cet univers existait vraiment et que je n’avais aperçu, étant petit, qu’une image.

Une fois de retour au 4×4, ce moment semble déjà ne pas avoir existé. Irréel, retourné à l’état de rêve. J’ai la sensation profonde d’avoir arrêté le temps d’un instant comme projeté dans un autre univers. J’ai touché une autre vie, une autre existence que je ne soupçonnais pas pouvoir exister et qui pourtant a toujours été là. Ces animaux me rendent tellement heureux, j’en pleure de joie rien qu’en y repensant ou en regardant les quelques images qu’il me reste.

J’ai frôlé je crois le bonheur absolu, la plénitude, l’apogée de la beauté de la nature. Comme si j’avais touché le cœur de la création.

Comme je comprends ces hommes tombés amoureux des glaces, ces quelques solitaires qui sont allés faire des hivernages en Antarctique ou ailleurs. Comme je comprends qu’on puisse ne plus jamais pouvoir repartir d’ici, vouloir quitter ces terres, cet isolement, cette solitude qui n’en est finalement pas une, cette osmose avec l’immense et infinie beauté de la nature.

Je n’arrive plus à me souvenir de mon passé, de ma vie d’avant. Voici ma nouvelle réalité, mon nouveau quotidien : il n’y a plus rien. Les étendues à perte de vue, l’isolement, le large, le miracle de la vie.

Je me sens heureux ici comme jamais je n’ai été heureux.

4 comments on this post

  1. coco Jacques
    6 avril 2017

    On se débat en France avec un panel d’hommes politiques qui nous promettent le bonheur. Ils ont en commun un nom qui rîme avec Caron.
    Mais j’avoue que le bonheur que tu nous décris semble bien plus paradisiaque que tout ce qu’on entend.
    Et en plus, c’est donc vrai pour de vrai?
    Merci pour ce rayon de soleil bien chaud et lumineux.
    Passe une bonne poignée de main et un clin d’oeil à tes nouveaux potes.
    Enjoy!

    Reply
  2. Barreri Brigitte
    7 avril 2017

    Merci Julian pour ce superbe partage si fort en émotion et si intime .
    Profites bien de ces moments uniques .
    Amitiés
    Brigitte

    Reply
  3. Caniac
    22 mai 2017

    Très bien écrit, sans prétention et quelqu’un qui montre et affirme son bonheur nous change de tous les râleurs et éternels mécontents! Surtout de ceux qui ont les moyens financiers et qui s’emmerdent dans la vie,,,

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  4. jurado
    4 juin 2017

    Merveilleux ! Que dire de plus à part l’envie de partager ton extase et ta sérénité que tu sais si bien communiquer !
    La Den

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